Des écrivains à distance
Intro en gras. Lecture assasine » que j’ai écrit lors de mon séjour à Paris. Je raconte dans quel état d’esprit je suis arrivé à Paris : pour imiter Hemingway, loger dans une chambre de bonne de Marguerite Duras et écrire mon premier roman. En fait, c’est une révision très ironique de ma jeunesse et de la manière dont j’ai essayé d’écrire ce premier roman.


Comment avez-vous procédé pour choisir les auteurs mentionnés dans votre essai ?

Si sélection il y a dans ce livre, elle repose avant tout sur le plaisir à lire. Quand on aime Flaubert, Proust, Gracq, on est tout de même attentif à la façon dont le texte prend corps. Quand on ouvre Segalen, on a des récits de voyage indiscutables mais aussi une langue frappée, tenue, travaillée. De même pour Bouvier. On sait aujourd’hui qu’il a travaillé sur son texte, qu’il est revenu dessus, qu’il l’a buriné. Le poisson-scorpion joue de l’ambiguïté entre la réalité de ce qu’il a vécu, et la fiction. Il y a de toute évidence un vacillement. C’est un moment où Nicolas Bouvier a failli décrocher. Il venait de parcourir des milliers de kilomètres, il était épuisé, « rincé » selon l’un de ses adjectifs favoris, et il essaye de ramasser les morceaux. On est là entre la fiction, presque la folie, et le réel à retrouver.

Bouvier en déroute

Reste le mystère de l’impasse sur l’Inde. Il y a une petite réponse dans Routes et déroutes, cette série d’entretiens. Il explique que s’il n’a pas écrit sur l’Inde c’est parce qu’il y a consacré une longue série d’émissions de radio. Je ne sais pas ce qui s’est passé en Inde mais il y a un désir de distance supplémentaire. Peut-être faut-il voir là l’expression du caractère insupportable de l’Inde, indescriptible, « in-inscriptible » ? Et en même temps, il en parle en disant que sa traversée du sous-continent indien a été un moment extraordinaire… Paradoxe !

Bouvier vient clore votre ouvrage. N’y avait-il pas d’autres écrivains voyageurs francophones susceptibles de figurer après lui ?

Si bien sûr. Mais j’avais envie de m’en tenir à lui… Il y a quelque chose chez Bouvier de l’ordre d’une clôture par rapport au récit de voyage. Son récit traite d’une époque révolue. L’Usage du monde m’a parfois donné cette impression. Il a eu le génie de traverser au début des années cinquante des pays qui ont connu des bouleversements sans précédent depuis. Nous sommes avec lui sur une crête historique. Son voyage est aujourd’hui complètement impossible à refaire. Cette dimension m’a beaucoup frappé.

Un court XXe siècle pour les écrivains voyageurs…

Oui. (rires) Un XXe siècle plutôt resserré. En préparant ce livre, je me suis rendu compte de l’énormité du corpus. Depuis le début, j’avais l’intention de finir par Bouvier bien que son principal voyage se situe au milieu du siècle. Il représente le dernier des « voyageurs heureux ». Après lui, ce n’est plus la même chose. Il y a dans son récit un véritable « engagement »…

Quelles sont les spécificités du récit de voyage au XXe siècle ?

Le titre initial que j’avais proposé mais qui n’a pas été retenu finalement était « La distance critique ». La formule peut paraître un peu banale. Elle traduit la distance que l’on prend – phénomène classique mais peut-être plus affirmé au XXe siècle – par rapport à son environnement familier. Les six écrivains que j’évoque ici sont tous partis sur des a priori critiques à l’égard de la civilisation occidentale. Mais elle exprime aussi la distance, une fois sur place, avec le nouvel environnement. Aucun des écrivains étudiés ici n’a porté un regard naïf sur le pays découvert. Il y a là une tension. Ils conservent tous leur esprit critique. Ils se retrouvent dans une sorte de no man’s land. D’où parfois un sentiment d’angoisse.

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 A lire sur ZeStory
Au sommaire du dossier " Les écrivains voyageurs " :
Les écrivains voyageurs au XXe siècle
Actus | semaine du 26/05/04
La consolation des voyages
Actus | semaine du 24/03/04
Un homme à la mer
Actus | semaine du 19/05/04
Aujourd'hui Cendrars part au Brésil
Actus | semaine du 26/05/04
   
 Sept dates
1909 : Premier voyage de Victor Segalen en Chine
1925 : Voyage d'André Gide au Congo
1927 : Premier voyage d'Henri Michaux en Amérique latine
1931-1933 : Participation de Michel Leiris à une mission ethnologique en Afrique
1935-1939 : Missions ethnographiques de Claude Lévi-Strauss au Brésil
1936 : Voyage d'André Gide en URSS
1953 : Départ de Nicolas Bouvier
   
 
 Bibliographie
Nicolas Bouvier, Œuvres, Gallimard, 2004
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Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Pocket, 2001
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Michel Leiris, Miroir de l'Afrique, Gallimard, 1995
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Henri Michaux, Ecuador, Gallimard, 1990
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Henri Michaux, Un Barbare en Asie, Gallimard, 1986
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André Gide, Voyage au Congo..., Gallimard, 1992
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Victor Segalen , Œuvres complètes t. 2, Robert Laffont, 1995
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Victor Segalen , Œuvres complètes t. 1, Robert Laffont, 1995
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 Et aussi...
Site Internet des Amis d'André Gide
Site Internet sur Henri Michaux
Site Internet sur Michel Leiris
   
 
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