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Comment avez-vous procédé
pour choisir les auteurs mentionnés
dans votre essai ?
Si sélection il y a dans ce livre,
elle repose avant tout sur le plaisir à
lire. Quand on aime Flaubert, Proust, Gracq,
on est tout de même attentif à
la façon dont le texte prend corps.
Quand on ouvre Segalen, on a des récits
de voyage indiscutables mais aussi une langue
frappée, tenue, travaillée.
De même pour Bouvier. On sait aujourd’hui
qu’il a travaillé sur son texte,
qu’il est revenu dessus, qu’il
l’a buriné. Le poisson-scorpion
joue de l’ambiguïté entre
la réalité de ce qu’il
a vécu, et la fiction. Il y a de
toute évidence un vacillement. C’est
un moment où Nicolas Bouvier a failli
décrocher. Il venait de parcourir
des milliers de kilomètres, il était
épuisé, « rincé
» selon l’un de ses adjectifs
favoris, et il essaye de ramasser les morceaux.
On est là entre la fiction, presque
la folie, et le réel à retrouver.
Bouvier en déroute
Reste le mystère de l’impasse
sur l’Inde. Il y a une petite réponse
dans Routes et déroutes,
cette série d’entretiens. Il
explique que s’il n’a pas écrit
sur l’Inde c’est parce qu’il
y a consacré une longue série
d’émissions de radio. Je ne
sais pas ce qui s’est passé
en Inde mais il y a un désir de distance
supplémentaire. Peut-être faut-il
voir là l’expression du caractère
insupportable de l’Inde, indescriptible,
« in-inscriptible » ? Et en
même temps, il en parle en disant
que sa traversée du sous-continent
indien a été un moment extraordinaire…
Paradoxe !
Bouvier vient clore votre ouvrage.
N’y avait-il pas d’autres écrivains
voyageurs francophones susceptibles de figurer
après lui ?
Si bien sûr. Mais j’avais envie
de m’en tenir à lui…
Il y a quelque chose chez Bouvier de l’ordre
d’une clôture par rapport au
récit de voyage. Son récit
traite d’une époque révolue.
L’Usage du monde m’a
parfois donné cette impression. Il
a eu le génie de traverser au début
des années cinquante des pays qui
ont connu des bouleversements sans précédent
depuis. Nous sommes avec lui sur une crête
historique. Son voyage est aujourd’hui
complètement impossible à
refaire. Cette dimension m’a beaucoup
frappé.
Un court XXe siècle pour
les écrivains voyageurs…
Oui. (rires) Un XXe siècle plutôt
resserré. En préparant ce
livre, je me suis rendu compte de l’énormité
du corpus. Depuis le début, j’avais
l’intention de finir par Bouvier bien
que son principal voyage se situe au milieu
du siècle. Il représente le
dernier des « voyageurs heureux ».
Après lui, ce n’est plus la
même chose. Il y a dans son récit
un véritable « engagement »…
Quelles sont les spécificités
du récit de voyage au XXe siècle
?
Le titre initial que j’avais proposé
mais qui n’a pas été
retenu finalement était « La
distance critique ». La formule peut
paraître un peu banale. Elle traduit
la distance que l’on prend –
phénomène classique mais peut-être
plus affirmé au XXe siècle
– par rapport à son environnement
familier. Les six écrivains que j’évoque
ici sont tous partis sur des a priori critiques
à l’égard de la civilisation
occidentale. Mais elle exprime aussi la
distance, une fois sur place, avec le nouvel
environnement. Aucun des écrivains
étudiés ici n’a porté
un regard naïf sur le pays découvert.
Il y a là une tension. Ils conservent
tous leur esprit critique. Ils se retrouvent
dans une sorte de no man’s land. D’où
parfois un sentiment d’angoisse.
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