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ZeStory - Quelle place les Ecrits sur
l’art occupent-ils dans l’œuvre
de Malraux ? Marquent-ils une rupture comme
cela l’a souvent été
dit avec la part romanesque de son oeuvre
?
Henri Godard - Ce préjugé
de rupture, dont vous vous faites l’écho,
tient à la situation de Malraux dans
l’opinion en général.
Non seulement les Ecrits sur l’art
sont moins connus mais, par toute une fraction
de commentateurs, ils sont opposés
aux romans. Il s’est trouvé
que les romans coïncidaient avec la
période où Malraux était
identifié à la gauche (la
révolution, l’antifascisme
ou la guerre d’Espagne) et que les
écrits sur l’art ont été
publiés à une époque
où Malraux avait rompu avec le communisme
et s’était rallié au
général de Gaulle. C’est
probablement l’une des raisons de
cet éloignement, de ces réticences
par rapport aux Ecrits sur l’art
dans certains milieux intellectuels.
Continuité
En réalité, il y a une continuité
parce que Malraux s’est intéressé
aux questions artistiques depuis le début.
Cela transparaît y compris dans certains
de ses romans. Dans un chapitre de La
Condition humaine, il est question
de la peinture chinoise et japonaise. Il
y a continuité parce que les préoccupations
sont identiques. La « fraternité
combattante » au service d’une
cause et l’expérience de l’art
sont deux manières de répondre
à l’absurde, de donner un sens
à ce qui n’en a pas.
D’ailleurs, vous soulignez
dans votre essai, L’Expérience
existentielle de l’art, que le
moment des engagements antifascistes de
Malraux correspond en fait à celui
de ses premiers écrits sur l’art…
Certaines idées forces qui se développeront
dans les écrits sur l’art sont
déjà présentes dans
les grands discours prononcés par
Malraux lors des congrès des organisations
antifascistes dans les années trente.
Elles émergent à ce moment-là.
Elles sont identifiées au combat
mené alors. Avec ses écrits
sur l’art, Malraux ne s’est
pas « désengagé »
comme certains l’ont affirmé.
Son engagement s’est simplement situé
à un autre niveau, sur un autre plan…
Comment expliquez-vous cependant
le fait que Malraux cesse d’écrire
des romans, des œuvres de fiction,
pour se consacrer exclusivement après
la Seconde Guerre mondiale à sa réflexion
sur l’art ? Faut-il y voir une perte
d’inspiration de la veine romanesque
?
C’est évidemment plus compliqué
que cela. Malraux n’était peut-être
pas un romancier-né, comme Stendhal.
Mais il y a sans doute autre chose. Après
1945 et même pendant la guerre, se
produit une crise de la fiction qui ne le
concerne pas seul. A quoi bon inventer quand
on est confronté à des événements
pareils ? Malraux participe de ce mouvement.
Dans ses Ecrits sur l’art,
Malraux instaure un dialogue presque exclusif
avec d’autres écrivains. Il
mentionne peu d’artistes et encore
moins des historiens de l’art. Quelle
en est la raison ?
Il cite volontiers les propos notamment
des artistes de la fin du XIXe siècle
comme Degas. Mais c’est vrai qu’il
se sent plus proche d’écrivains
comme Baudelaire. Malraux aspire d’ailleurs
à être pour son époque
ce que Baudelaire a été pour
la sienne. Il est attiré par le type
d’expérience que Baudelaire
a avec les œuvres d’art. Mais,
en même temps, Baudelaire est un témoin
privilégié pour appréhender
les évolutions que l’art a
connues entre 1850 et 1950, avec notamment
la place plus grande accordée à
la sculpture de nos jours. Malraux ne cesse
de répéter que le Louvre de
Baudelaire ne contenait qu’une partie
infime de ce qui est pour nous le «
musée imaginaire », c’est-à-dire
tout l’art mondial. Baudelaire est
à la fois un frère et un témoin
pour Malraux.
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