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Ce dialogue avec les écrivains
ne se cantonne pas à ceux du passé.
L’œuvre de Malraux suscite elle-même
d’autres dialogues. Et je pense ici
à celui qui s’établit
comme vous le rappelez entre Blanchot et
Malraux…
Malraux a été l’un
des premiers à saisir l’importance
prise par l’art dans nos sociétés.
Cela est lié à l’affaiblissement
de la religion. A partir de cette intuition,
Malraux entre en dialogue avec d’autres
penseurs qui le rejoignent sur ce constat.
Et parmi ceux-là, Maurice Blanchot
est le plus significatif. Il attache la
même dimension métaphysique
à l’expérience de l’art
que Malraux. Mais il s’en éloigne
par la suite. Là où Malraux
a une vision plutôt humaniste et considère
l’art comme une victoire de l’homme,
Blanchot lui le conçoit comme une
expérience du néant, une expérience
privilégiée pour l’individu
qui est confronté à l’absence
de l’être. Blanchot écrit
ce texte sur Malraux et l’art assez
tôt dans son œuvre, dès
les années 1950 [repris en 1971 dans
le recueil de textes intitulé, L’Amitié
- ndlr].
Trois temps
Non seulement, il restitue bien les lignes
de forces de la pensée de Malraux
mais il anticipe parfois sur des points
que Malraux développera plus tard.
En particulier, il discerne dans les seuls
textes de Malraux connus alors - les trois
volumes de La Psychologie de l’art
- ce qui deviendra la charpente de l’autre
grande œuvre de Malraux en la matière,
La Métamorphose des dieux.
Blanchot distingue chez Malraux une grande
division de l’art en trois ères
: le moment le plus long dans le temps et
dans l’espace où l’art
a été une figuration du surnaturel,
ensuite celui où, en Europe, depuis
la Renaissance jusque vers 1850, l’art
s’est voulu imitation de la réalité,
et puis un troisième moment où
s’opère une rupture liée
à l’art moderne. Blanchot adhère
à cette division. Pour Malraux, la
tri-partition – Le Surnaturel,
L’Irréel, L’Intemporel
– s’est dégagée,
petit à petit, au cours de sa réflexion.
Au cœur de celle-ci, il y
a ce concept de « métamorphose
» qui donne son titre d’ensemble
à ces trois volumes regroupés
dans le tome de la Pléiade dont vous
avez dirigé l’édition.
Peut-être n’est-il pas inutile
d’en rappeler la définition
?
C’est d’autant plus nécessaire
qu’il y a une ambiguïté.
L’idée de « métamorphose
» est fondatrice. Elle est énoncée
dès la première phrase des
Voix du silence : « Un
crucifix roman n’était pas
d’abord une sculpture, la Madone de
Cimabue n’était pas d’abord
un tableau, même la Pallas Athéné
de Phidias n’était pas d’abord
une statue. » Pour Malraux, nous faisons
subir une transformation à des œuvres
dont la vocation première était
religieuse : à nos yeux, elles sont
avant tout des œuvres d’art.
Cela vaut pour tous les arts. Cela a une
importance capitale pour Malraux car c’est
ce qui permet à ces œuvres de
garder une présence pour nous. Si
elles restaient prisonnières des
croyances ou des rites auxquels elles étaient
liées au départ, elles ne
seraient pour nous que des documents. Quand
nous regardons une œuvre, si elle nous
parle, l’émotion prime. Peu
importe que ce soit une œuvre romane
ou gothique, etc. Grâce à cette
métamorphose, elle a une présence.
Seule compte l’expérience présente
et concrète que nous faisons.
Métamorphose
Dans un second temps, qui correspond à
La Métamorphose des dieux,
Malraux garde cette idée de métamorphose.
Elle est toujours aussi centrale. Mais Malraux
revient ici malgré tout à
une vision un peu plus historique. Sa précédente
vision privilégiait le présent
et était relativement intemporelle.
En abordant le nouveau cycle, Malraux reprend
en compte l’évolution du temps
tout en gardant à l’esprit
l’idée de métamorphose
dans l’œuvre d’art. Il
réintroduit à l’arrière-plan
ce qu’était l’œuvre
pour son créateur et ses premiers
destinataires. D’où sa division
en trois grandes ères. Mais Malraux
va plus loin. Il y a là un approfondissement
de sa pensée. Malgré la méta-morphose,
à travers l’œuvre, nous
percevons quelque chose de l’état
d’esprit initial dans lequel elle
a été créée.
Autrement dit, nous nous trouvons en contact
avec des mentalités, des croyances
d’un autre temps, d’une autre
aire géographique. C’est ce
qui l’amène dans Le Surnaturel
à écrire une véritable
histoire du christianisme dans la partie
intitulée « La Foi ».
Il en arrive lui qui était agnostique,
qui avait eu peu d’éducation
religieuse, qui n’avait pas la foi,
à considérer, étape
par étape, les différentes
modalités du christianisme.
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