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Pour revenir à la vision première
de Malraux, elle privilégie l’expérience
présente sur la connaissance intellectuelle.
En cela, Malraux s’écarte d’une
approche comme celle de Claude Lévi-Strauss
dans La Voie des masques…
Ce qui compte pour Malraux, c’est
la présence qu’a pour nous
l’œuvre, l’émotion
inattendue qu’elle nous fait ressentir
et que toutes les œuvres de musée
ne nous font pas ressentir. C’est
la condition sine qua non. Cette
expérience immédiate est en
réalité préparée.
Elle peut être enrichie après
coup par des connaissances. Pour Malraux,
cette expérience que nous faisons
avec des œuvres très différentes
est de nature existentielle. C’est
là le point de départ de sa
réflexion. En cela, il s’oppose
aux idées défendues par Lévi-Strauss.
L’hypothèse de travail de ce
dernier est la suivante : tout ce que nous
ressentons intuitivement dans l’œuvre
est en réalité la transformation
de données sociales, idéologiques,
mythologiques, etc. Ce qui nous apparaît
comme une expérience affective pourrait
être analysée en termes de
pures connaissances. Pour Lévi-Strauss,
il n’y a pas besoin de faire intervenir
l’idée d’un choc existentiel
ou autre. Lévi-Strauss est tout entier
du côté du rationnel alors
que Malraux est du côté de
ce qui le transcende.
Dans le même ordre d’idées,
dans votre essai, vous soulignez les divergences
entre André Malraux et le sociologue
Pierre Bourdieu dans leur conception de
l’art…
Ce n’est pas au même niveau
qu’avec Lévi-Strauss ou Blanchot.
Bourdieu a la volonté de démythifier
l’art et en particulier de le réduire
à des données qui sont d’ordre
social ou sociologique. Il s’emploie,
notamment dans L’amour de l’art,
à montrer que lorsque nous croyons
avoir une émotion personnelle, ce
n’est que le bénéfice
de nos conditions sociales de naissance,
d’éducation. Notre plaisir
est proportionnel à notre capacité
ou non à déchiffrer les codes
contenus dans l’œuvre. Une fois
admise la part de vérité présente
dans ces théories, il me semble qu’il
y a des contre-exemples dans les deux sens.
Dans L’amour de l’art,
Bourdieu prend pour cible le musée
or, qu’il soit réel ou imaginaire,
cette institution est au cœur de l’approche
de l’art chez Malraux…
Elle s’inscrit dans son expérience.
Jusqu’à un certain point, Malraux
est un autodidacte. Il avait abandonné
l’enseignement secondaire avant le
bac. Or il a acquis ses connaissances grâce
au contact direct avec les œuvres par
une fréquentation du Louvre et au
moins autant du musée Guimet. Très
tôt, s’y est ajoutée
une fréquentation des artistes vivant
à Montmartre avec Max Jacob. Autrement
dit, dès le début, il y a
cette attention élective à
l’art et à l’art tel
qu’il peut être mis en valeur
dans des circonstances particulières.
Il en évoque deux dans le dernier
volume de La Métamorphose des
dieux. L’une se situe à
la fin de la Première Guerre mondiale,
au moment de la réouverture du musée
du Louvre. Pour l’occasion, vingt
ou trente chef-d’œuvres avaient
été réunis. Malraux,
encore adolescent – il est né
en 1901 -, les découvre avec émotion.
Son récit a des accents lyriques.
L’autre expérience est liée
à Degas dont Malraux visite l’atelier
après la mort de l’artiste
en 1917.
La Tête d’obsidienne,
cet essai de Malraux paru en 1974, est également
lié à la visite d’un
autre atelier : celui de Picasso, là
aussi après la mort du peintre…
Au moins autant que pour les musées,
Malraux a une prédilection pour les
ateliers d’artistes. C’est un
lieu privilégié car il permet
de saisir la création en progrès.
Dans ce cas précis, il s’agit
de l’atelier posthume de Picasso…
Oui mais dans ce livre, Malraux évoque
beaucoup ses précédentes visites.
Il avait connu Picasso dans son atelier
à deux ou trois moments de sa vie,
sans doute dès 1937, c’est-à-dire
au moment où Picasso peignait Guernica.
A une époque, autrement dit, où
lui-même était impliqué
dans le camp républicain espagnol.
Entre eux, il y avait donc une « fraternité
» de position sinon d’armes.
D’autres entrevues ont suivi en 1944-1945.
Malraux revient sur ces différentes
rencontres.
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