|
Historien de l'art, journaliste et romancier
- il a reçu cette année les
prix des Deux Magots et Roger Nimier pour
La Dormeuse de Naples -, Adrien
Goetz a pris part à l'élaboration
de cette édition des Ecrits sur
l'art de Malraux à la Pléiade.
Pour ZeStory.com, il revient sur la perspective
qui était celle de Malraux dans son
approche des arts. Par là, il dissippe
nombre des malentendus entre l'écrivain
devenu ministre et les historiens de l'art.
Malentendus qui ont longtemps pesé
sur cette entreprise dont nous pouvons mesurer
aujourd'hui, grâce à ces deux
volumes, l'ampleur exceptionnelle, l'originalité
et la modernité...
|
|
ZeStory - Comment présenteriez-vous
cette édition des Ecrits sur
l’art de Malraux à la
Pléiade ?
Adrien Goetz - Pour la première
fois, sont réunis, dans ces deux
volumes de la Pléiade, les écrits
sur l’art de Malraux : des grands
textes mythiques (Les Voix du silence,
La Métamorphose des dieux)
à ceux qui étaient tombés
dans l’oubli pour des raisons diverses.
Parmi ceux-ci, rassemblés par François
de Saint-Cheron, certains sont pratiquement
des inédits qui n’avaient jamais
fait l’objet d’une édition
en recueil. Nous avons souhaité publier
tous ses textes avec l’intégralité
des illustrations parues à l’époque
car elles font partie de l’œuvre
de Malraux. Il compose son texte bien sûr
avec des phrases mais aussi visuellement,
de manière très moderne, avec
des images. Ces images, il les retravaille,
les reprend, les découpe, les rapproche...
Il y a un vrai jeu presque cinématographique
sur l’image qui est reproduit ici.
Non seulement, on retrouve les illustrations
telles qu’elles étaient mais
aussi les confrontations orchestrées
par Malraux dans ces pages. L’effet
de masse est extraordinaire !
Musée portatif
On se rend compte de la somme considérable
d’images que Malraux était
capable de brasser ; exactement comme dans
ce célèbre cliché où
on le voit avec toutes ces photos étalées
par terre, en train de construire l’architecture
de ses livres. On a entre les mains un petit
musée portatif où il est d’autant
plus facile de circuler que nous avons ajouté
à la fin du second volume de ces
Ecrits sur l’art de Malraux
un répertoire-index dont je me suis
plus particulièrement chargé.
Y sont recensés tous les exemples
mentionnés par Malraux (artistes
et œuvres), en donnant au lecteur en
quelques lignes l’essentiel de ce
qu’il faut savoir à leur propos.
Le résultat est saisissant parce
que, de A jusqu’à Z, de Abate
[peintre italien du XVIe siècle -
ndlr] jusqu’à Zurbarán
[peintre espagnol du XVIIIe siècle
- ndlr], on a une vision d’ensemble
de la culture artistique d’André
Malraux. On n’avait pas l’idée
qu’il avait pu voir autant de choses,
connaître autant d’artistes
dont certains tout à fait mineurs
sinon lointains…
L’équipe éditoriale
est dirigée par Jean-Yves Tadié
et Henri Godard, deux professeurs de littérature.
Est-ce que cela traduit la persistance d’une
distance des historiens de l’art à
l’égard des travaux de Malraux
?
Ce n’est évidemment pas un
concours de circonstances ou une coïncidence.
Il faut dissiper tous les malentendus qui
se sont accumulés depuis trente ou
cinquante ans autour de ces écrits
sur l’art. Les historiens de l’art,
à de rares exceptions comme André
Chastel, n’ont pas voulu prendre en
considération Malraux. Deux types
de critiques lui étaient adressées :
Malraux avait tout pris ailleurs et ses
écrits fourmillaient d’erreurs
et d’inexactitudes. Je vais répondre
sur deux points. Le premier de ces reproches
est assez séduisant. On voit bien
le raisonnement qui a été
tenu : de même que Malraux a pillé
les temples du Cambodge quand il était
jeune, il aime prendre son bien chez autrui
et il a utilisé beaucoup de travaux
antérieurs, ceux de Henri Focillon
ou Emile Male, sans les citer. C’est
sans doute vrai. Nous avons retrouvé
les très nombreuses sources de ses
réflexions.
Arts et Lettres
Les seules références mentionnées
par Malraux sont tirées des œuvres
d’autres écrivains : Baudelaire,
Valéry ou Nietzsche. Malraux consent
à dialoguer avec eux seuls. Ce sont
ses frères dans l’ordre des
génies. Par là, Malraux veut
peut-être marquer l’écart
entre sa démarche et une histoire
de l’art plus traditionnelle. Son
ambition n’est pas du tout d’en
écrire une nouvelle. Il faut bien
le comprendre. D’où un malentendu.
Si Malraux ne cite pas ses sources, ce n’est
pas parce qu’il n’y connaît
rien. L’intégralité
de sa bibliothèque conservée
au Centre Pompidou est aujourd’hui
cataloguée. Des extraits de ce catalogue
sont présents dans les annexes de
la Pléiade. Ils permettent de se
faire une idée des connaissances
de Malraux en matière d’art.
|