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Pour en revenir au Malraux «
officiel ». Dès 1958, il se
rend en Inde. Dans les documents mentionnés
dans André Malraux et la tentation
de l’Inde, il est question d’une
« saison » de l’Inde en
France - idée reprise trente ans
plus tard par Jack Lang. Pourquoi cette
initiative n’a-t-elle pas abouti ?
C’est un mystère. Avant de
partir en voyage officiel en 1958 en Iran,
en Inde et au Japon, Malraux, ministre délégué
auprès de la présidence du
Conseil (il n’est pas encore ministre
des Affaires culturelles), convoque les
trois ambassadeurs de ces pays et leur présente
sa conception de la coopération entre
la France et leur pays. Malraux met l’accent
sur la dimension culturelle. Il a compris
tout de suite que la chance de la France
par rapport à de grandes puissances
comme les Etats-Unis ou l’Allemagne,
tient à sa culture et à sa
langue. Après cette entrevue, Malraux
rédige une note au général
de Gaulle – c’est le document
auquel vous faites référence.
C’est un texte magnifique, superbement
écrit, totalement inédit.
C’est là qu’il émet
l’idée de « saisons »
: événements réguliers
réciproques durant lesquels chaque
pays mobiliserait toutes ses ressources
culturelles au service de la culture de
l’autre. C’est fabuleux de prémonition,
d’intelligence. L’initiative
reste lettre morte mais il y a eu tout de
même l’exposition « Trésors
de l’art de l’Inde » au
Petit Palais en 1960.
Au début des années
soixante-dix, le sous-continent indien est
toujours au centre des préoccupations
de Malraux avec l’affaire du Bangladesh…
Entre son dernier voyage officiel en Inde
en 1965 et avant ceux privés des
années 1973 et 1974, il y a en effet
l’épisode du Bangladesh. Encore
une fois, Malraux est mal compris et caricaturé
en France. Cela tient à la fois d’une
méconnaissance totale de la réalité
historique et politique en Inde et d’une
incompréhension du discours et de
la position de Malraux sur cette affaire.
En 1971, le Bengale oriental qui, au lendemain
de la partition de l’Inde, a été
rattaché au Pakistan ce qui est une
absurdité géographique, réclame
son indépendance. Une lutte armée
contre le Pakistan s’engage alors.
Elle est d’une extrême violence.
Malraux prend position en faveur de l’indépendance
du Bengale oriental devenu le Bangladesh.
Il se déclare prêt à
créer de nouvelles brigades internationales
et à aller se battre sur place. Il
a soixante-dix ans. En France, son attitude
fait sourire. Mais au Bangladesh, elle lui
vaut une immense reconnaissance une fois
l’indépendance acquise. Deux
ans plus tard, il se rend là-bas
où il est accueilli à l’égal
d’un chef d’Etat. L’affaire
n’a rien d’anecdotique, elle
occupe une place non négligeable
dans le parcours de Malraux…
Dans son livre de souvenirs, Aimer
encore, Sophie de Vilmorin sa dernière
compagne, laisse entendre que Malraux s’est
fait un peu dépasser par ses propos…
Ce n’est pas faux. Cela a embêté
un peu tout le monde. Malraux n’avait
pas bien mesuré la portée
de son appel. Au début, c’était
un témoignage de soutien à
la manière de Malraux et puis tout
cela s’est emballé. Il n’empêche
que c’est le dernier combat politique
de Malraux. D’une certaine façon,
Malraux renoue avec les engagements politiques
de sa jeunesse. Ce que j’aime bien
dans cette affaire du Bangladesh, c’est
cet écrivain et ancien ministre de
De Gaulle, âgé de soixante-dix
ans, qui n’a pas changé et
se révèle toujours prêt
à s’engager pour défendre
la liberté. A cette occasion, on
lui a reproché de ne pas avoir pris
les mêmes engagements notamment lors
de la guerre d’Algérie. Mais
précisément, l’intérêt
à mes yeux de cette histoire tient
à ce qu’elle concerne l’Inde.
L’avenir du sous-continent indien
était un sujet extrêmement
sensible pour Malraux. Il y était
beaucoup plus sensible que pour n’importe
quelle autre partie de la planète.
Ce fil rouge qu’est l’Inde dans
la vie de Malraux trouve là une nouvelle
concrétisation. Deux ans après,
en 1973, il ira témoigner au procès
du pirate de l’air Jean Kay qui voulait
détourner un Boeing pour porter des
médicaments au Bangladesh. Malraux
fait une déposition fulgurante en
sa faveur alors qu’il l’avait
à peine rencontré.
Dans la relation de Malraux à
l’Inde, il y a des grands absents
: ce sont les comptoirs français
en Inde (Mahé, Pondichéry,
Karikal, Yanaon et Chandernagor) auxquels
vous venez de consacrer un ouvrage, Dans
les comptoirs de l’Inde, à
l’occasion du cinquantenaire de leur
restitution. Comment l’expliquez-vous
?
Quand on a rendu les comptoirs en 1954,
Malraux n’était pas aux affaires,
De Gaulle non plus. Les comptoirs ne représentent
presque rien dans l’histoire de l’Inde
que ce soit en termes politique, géographique,
économique ou démographique.
De Gaulle a pour eux un attachement particulier
qui remonte à la France libre, de
nombreux Français des comptoirs ayant
répondu à son appel. Quant
à Malraux, il ne les évoque
jamais. A ma connaissance, il n’est
jamais allé à Pondichéry…
Peut-être parce que, à ses
yeux, ce n’était pas l’Inde
?
Propos recueillis par Fabien Spillmann
>>
Lire notre entretien avec Henri Godard
>> Lire notre entretien avec
Adrien Goetz
>>
Au sommaire de notre dossier " Malraux
et l'art "
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