Enrique Vila-Matas ne finit jamais
A l'occasion de la parution en France du Mal de Montano chez Christian Bourgois, l'écrivain Enrique Vila-Matas nous a reçus dans la cour de l'Hôtel de Suède, rue Vaneau, pour nous parler de sa passion des livres et de l'écriture. Rien d'étonnant pour ce " malade de littérature " qui, par un chaud après-midi de septembre, a posé sa gabardine et son feutre d'apprenti espion, le temps de se livrer à nos questions. Il y a répondu avec cette ironie où la fiction se mêle à la réalité...


ZeStory - Dans Le mal de Montano, le narrateur se rend à Nantes. Les références à la France et à la littérature française sont très nombreuses dans votre œuvre.
Quelle est votre relation à la France ? Quel souvenir gardez-vous de votre séjour à Paris au tournant des années soixante-dix, quand vous étiez logé chez Marguerite Duras ?

Enrique Vila-Matas - Mon prochain livre qui sortira à Barcelone en octobre s'appelle Paris ne finit jamais. Ce livre parle de mon premier roman La Lecture assassine que j'ai écrit lors de mon séjour à Paris. Je raconte dans quel état d'esprit je suis arrivé à Paris : pour imiter Hemingway, loger dans une chambre de bonne de Marguerite Duras et écrire mon premier roman. En fait, c'est une révision très ironique de ma jeunesse et de la manière dont j'ai essayé d'écrire ce premier roman. Par exemple en suivant les instructions de Marguerite. Je lui ai demandé : " Comment on écrit un roman ? " Alors elle m'a laissé des instructions dans l'entrée de la maison. Je suis reparti avec un petit carnet sur lequel se trouvaient quatorze instructions. Il y avait entre autres des instructions sur le registre linguistique, la trame du roman, sa structure… J'étais très impressionné par le nombre de choses que je ne connaissais pas. Grâce à ces instructions et aux questions que je lui ai posées, j'ai essayé d'écrire.

Culture française

Ma formation culturelle, comme celle de beaucoup de Barcelonais, est très française. Dans ma culture et mes lectures, il y a une part très importante de livres français. Cela n'est pas seulement lié aux années que j'ai passées à Paris. Je me sens plus proche des courants littéraires français, que des courants anglo-saxons. Il y a une anecdote amusante à ce sujet. Mon précédent livre, Bartleby et compagnie, est sorti récemment à Londres, il sortira bientôt à New York. A Londres, les personnes qui ont lu le livre m'ont dit : " Le livre est très bon mais on ne connaît personne. " En fait, ils voulaient dire qu'il n'y a presque aucune référence à des auteurs anglo-saxons dans Bartleby. Par contre, il y a beaucoup d'auteurs français, espagnols ou sud-américains.

Comment est perçu en Espagne cet attachement à la culture française ?

Je suis considéré comme un écrivain étranger dans mon propre pays, en Espagne, ce qui, à vrai dire, me convient parfaitement. Tous les écrivains que j'aime sont étrangers d'une manière ou d'une autre. " J'aime les écrivains de langue étrangère ", disait Proust. Je ne m'identifie pas à la notion de nationalité. Je refuse l'idée d'être un écrivain national. En Argentine, on me considère comme un écrivain argentin, au Portugal, comme un écrivain portugais. Ecrire, c'est ne pas appartenir à un pays. Je cite toujours une citation de Witold Gombrowicz qui résume parfaitement mon état d'esprit : " Quand j'écris, je ne suis ni polonais, ni chinois. "

Dans Le mal de Montano, le narrateur est malade de littérature. Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est cette maladie ? Est-ce que ce mal correspond à votre propre expérience de la littérature, en tant qu'écrivain et lecteur ? La crainte de devenir un écrivain qui n'écrit plus, comme votre narrateur dans Le mal de Montano ou les auteurs évoqués dans Bartleby et compagnie, vous guette-t-elle ?

C'est effectivement le problème que j'ai eu quand j'ai fini Bartleby et compagnie. Le jour même de la sortie de ce livre, lors de la conférence de presse, la dernière question qu'une journaliste m'a posée était : " Qu'est-ce vous préparez maintenant ? " Je me suis rendu compte que je ne préparai rien, je venais juste de terminer un livre. Et je me suis, tout à coup, senti comme Bartleby, un homme sans livre… Et j'ai eu peur, pendant un certain temps, d'être comme Bartleby dans une impasse définitive : je n'écrirai plus jamais. Alors j'ai pensé : si maintenant je n'écris plus et si on me demande pourquoi, je répondrais : " Ma vie, ce sont mes livres. " Un peu comme Marcel Duchamp, qui se considérait comme une œuvre d'art vivante. Cette pensée m'a aidé à sortir de cette angoisse.

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 A lire sur ZeStory
Le mal de Montano
Actus | semaine du 24/09
Portrait du jeune écrivain en meuble
Belle Histoire
Vila-Matas, l'affaire Pélican
Belle Histoire
   
 Cinq dates
1948 : Naissance
1968 : Séjour à Paris chez Marguerite Duras

1977 : Premier roman, La asesina ilustrada - La lecture assassine

2002 : Prix Romulo Gallegos, l'un des plus importants de la littérature hispanique, pour Le voyage vertical
2002 : Prix Herralde pour Le mal de Montano
   
 
 Bibliographie
  Sauf indication contraire, tous les livres d'Enrique Vila-Matas ont été publiés en français chez Christian Bourgois.
París no se acaba nunca, Anagrama, à paraître en Espagne en octobre 2003
Le mal de Montano, 2003
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Bartleby et compagnie, 10/18, 2003
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Etrange façon de vivre, 10/18, 2003
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La lecture assassine, Passage du Nord-Ouest Editions, 2003
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Le voyage vertical, 2002
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Le Voyageur le plus lent, Le Passeur, 2001
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Loin de Veracruz, 2000
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Enfants sans enfants, 1999
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Imposture, 1996
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Suicides exemplaires, 1995
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Une maison pour toujours, 1993
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Abrégé de l'histoire de la littérature portative, 1990
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 Et aussi...
Site Internet de Christian Bourgois
   
   
 
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