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N'y a-t-il pas dans le choix de vos sujets
une volonté d'exorciser certaines
obsessions ?
Cette histoire d'espionnage est une
histoire terminée pour moi aujourd'hui.
Tous les livres que j'écris sont
associés à des obsessions
que j'ai eues - comme le suicide (dans Suicides
exemplaires, ndlr), l'espionnage (dans
Etrange façon de vivre, ndlr),
la maladie littéraire (dans Bartleby
et compagnie et Le mal de Montano,
ndlr). Mais chaque livre clôt cette
obsession, y met fin en quelque sorte.
Et de toute façon après ce
livre sur l'espionnage, il ne m'était
plus possible d'espionner mes voisins. Ils
me demandaient dans l'ascenseur ce que j'espionnais.
Et je leur rétorquais : " Mais
vous aussi vous m'espionnez
"
Dans une période de ma vie, l'espionnage
était très présent.
A Barcelone, j'avais pris l'habitude de
sortir, avec un manteau rouge, espionner
les gens dans le bus pour capter des bribes
de conversations pour mes romans. Et puis
un journaliste a révélé
que j'étais en train d'espionner
avec un manteau rouge dans les bus barcelonais.
Donc je ne pouvais ni espionner avec mon
manteau rouge, ni espionner mes voisins
C'est ainsi que s'est terminée l'obsession
de l'espionnage !
Vous dites que vous en avez fini avec
l'espionnage. Pourtant dans Le mal de
Montano, vous continuez à considérer
le lecteur comme un espion. Et loin de lui
révéler la vérité
comme s'y engage votre narrateur, vous jouez
avec elle. La fiction prend le dessus plongeant
le lecteur-espion dans la plus grande perplexité.
Pourquoi avez-vous mené ce jeu de
fiction-réalité ?
Cela fait essentiellement référence
aux constantes questions des journalistes
espagnols qui me demandent toujours : "
Quelle est la part de vérité
? Quelle est la part de fiction ? "
Tout est fiction ! Je vous citerai Nabokov
: " La fiction est fiction. "
Demain, je peux raconter cette interview,
le faire par écrit, mais ce ne sera
jamais du réalisme - cela appartiendra
toujours à la fiction. En Espagne,
ils sont très réalistes.
La fiction-réalité
Bien évidemment, dans Le mal de
Montano, il y a quelque chose de compliqué
pour le lecteur normal. Quand je dis que
je vais dire la vérité, en
fait j'ajoute de plus en plus de fiction.
En même temps, dans ce roman, il est
vrai qu'il y a beaucoup d'éléments
autobiographiques : les voyages sont réels
(j'ai voyagé pendant six mois à
Budapest, aux Açores, au Chili, etc.),
les personnes rencontrées pendant
ces voyages sont réelles, ainsi que
la plupart des situations. Mais d'autres
sont créés par l'écriture
elle-même. Je transforme toujours
la réalité, je ne le fais
pas exprès, cela est intrinsèquement
lié à ma manière d'écrire
et de raconter une histoire. Cette manière
d'associer différents éléments
du monde réel dans la fiction s'approche,
pour moi, de Perec et son roman admirable
: La vie mode d'emploi.
Pour finir, nous aimerions vous poser
deux ou trois questions en forme de clin
d'il à vos livres. La première
nous a été soufflée
par le héros d'Etrange façon
de vivre au moment de sa rencontre impromptue
avec le peintre Salvador Dali auquel il
demandait de lui donner un souvenir pour
pouvoir le rapporter à sa mère.
Quel souvenir plus ou moins anecdotique
pourriez-vous nous donner pour nos lecteurs
?
C'est la question la plus difficile
Je vous offre l'hôtel
C'est
un peu malicieux...
Mais cette histoire avec Salvador Dali est
vraie, presque en totalité. Nous
étions bien allés, en famille,
en voiture espionner la maison de Dali.
Ma mère était très
contrariée, indignée quand
elle a lu cet épisode dans Etrange
façon de vivre. Elle me disait :
" Mais ce n'est pas vrai ! " Or
cela l'était. Même s'il ne
m'a pas offert le presse-papier en forme
de rhinocéros que j'évoque
dans le livre. (rires)
Si un démiurge vous proposait
de vous travestir pour échapper au
lourd fardeau de la réalité
? Qui choisiriez-vous entre : Dracula, L'homme
sans qualité de Musil ou Cyrano
?
Dracula sans hésiter ! Dracula,
c'est le personnage qui m'a fait le plus
peur. Quand j'avais huit ans, j'ai vu ce
premier film sur Dracula avec Christopher
Lee. Il m'avait beaucoup impressionné.
Je me rappelle que je suis allé aux
toilettes du cinéma, au milieu du
film et j'ai eu une peur terrible d'être
poursuivi par Dracula. L'image de Christopher
Lee est une image gravée à
jamais dans ma mémoire.
Douze ans plus tard, quand j'avais vingt
ans ans, un ami journaliste de cinéma
m'a proposé de rencontrer Christopher
Lee. Je ne me rappelais pas de la peur que
j'avais eue à huit ans. Et Christopher
Lee était là, de dos dans
la rue. Quand il s'est retourné et
que j'ai vu son visage, toute la peur de
mes huit ans est remontée à
la surface. C'est pourtant un homme très
gentil, très gentleman. Mais on ne
peut rien y faire. La vie est faite de peurs
aussi.
La dernière, nous l'emprunterons
volontiers au Mal de Montano, lorsqu'il
est fait référence aux interviews
croisées du narrateur avec son ami
romancier Justo Navarro. Ces interviews
commencent par la question suivante :
" Accepteriez-vous d'être
moi ? " A défaut de commencer
ainsi, la nôtre se finira par cette
question : " Accepteriez-vous d'être
moi ? " Et si oui, quelle question
vous seriez-vous posé ?
" Pourquoi es-tu si calme ? "
Et pourquoi alors ?
Pas de réponse. Dans le jeu,
il n'y a que des questions pas de réponses.
Propos recueillis par Karina Si Ahmed
et Fabien Spillmann. Traduction de Karina
Si Ahmed.
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