Enrique Vila-Matas ne finit jamais
Intro en gras. Lecture assasine » que j’ai écrit lors de mon séjour à Paris. Je raconte dans quel état d’esprit je suis arrivé à Paris : pour imiter Hemingway, loger dans une chambre de bonne de Marguerite Duras et écrire mon premier roman. En fait, c’est une révision très ironique de ma jeunesse et de la manière dont j’ai essayé d’écrire ce premier roman.


N'y a-t-il pas dans le choix de vos sujets une volonté d'exorciser certaines obsessions ?

Cette histoire d'espionnage est une histoire terminée pour moi aujourd'hui. Tous les livres que j'écris sont associés à des obsessions que j'ai eues - comme le suicide (dans Suicides exemplaires, ndlr), l'espionnage (dans Etrange façon de vivre, ndlr), la maladie littéraire (dans Bartleby et compagnie et Le mal de Montano, ndlr). Mais chaque livre clôt cette obsession, y met fin en quelque sorte.

Et de toute façon après ce livre sur l'espionnage, il ne m'était plus possible d'espionner mes voisins. Ils me demandaient dans l'ascenseur ce que j'espionnais. Et je leur rétorquais : " Mais vous aussi vous m'espionnez… " Dans une période de ma vie, l'espionnage était très présent. A Barcelone, j'avais pris l'habitude de sortir, avec un manteau rouge, espionner les gens dans le bus pour capter des bribes de conversations pour mes romans. Et puis un journaliste a révélé que j'étais en train d'espionner avec un manteau rouge dans les bus barcelonais. Donc je ne pouvais ni espionner avec mon manteau rouge, ni espionner mes voisins… C'est ainsi que s'est terminée l'obsession de l'espionnage !

Vous dites que vous en avez fini avec l'espionnage. Pourtant dans Le mal de Montano, vous continuez à considérer le lecteur comme un espion. Et loin de lui révéler la vérité comme s'y engage votre narrateur, vous jouez avec elle. La fiction prend le dessus plongeant le lecteur-espion dans la plus grande perplexité. Pourquoi avez-vous mené ce jeu de fiction-réalité ?

Cela fait essentiellement référence aux constantes questions des journalistes espagnols qui me demandent toujours : " Quelle est la part de vérité ? Quelle est la part de fiction ? " Tout est fiction ! Je vous citerai Nabokov : " La fiction est fiction. " Demain, je peux raconter cette interview, le faire par écrit, mais ce ne sera jamais du réalisme - cela appartiendra toujours à la fiction. En Espagne, ils sont très réalistes.

La fiction-réalité

Bien évidemment, dans Le mal de Montano, il y a quelque chose de compliqué pour le lecteur normal. Quand je dis que je vais dire la vérité, en fait j'ajoute de plus en plus de fiction. En même temps, dans ce roman, il est vrai qu'il y a beaucoup d'éléments autobiographiques : les voyages sont réels (j'ai voyagé pendant six mois à Budapest, aux Açores, au Chili, etc.), les personnes rencontrées pendant ces voyages sont réelles, ainsi que la plupart des situations. Mais d'autres sont créés par l'écriture elle-même. Je transforme toujours la réalité, je ne le fais pas exprès, cela est intrinsèquement lié à ma manière d'écrire et de raconter une histoire. Cette manière d'associer différents éléments du monde réel dans la fiction s'approche, pour moi, de Perec et son roman admirable : La vie mode d'emploi.

Pour finir, nous aimerions vous poser deux ou trois questions en forme de clin d'œil à vos livres. La première nous a été soufflée par le héros d'Etrange façon de vivre au moment de sa rencontre impromptue avec le peintre Salvador Dali auquel il demandait de lui donner un souvenir pour pouvoir le rapporter à sa mère. Quel souvenir plus ou moins anecdotique pourriez-vous nous donner pour nos lecteurs ?

C'est la question la plus difficile… Je vous offre l'hôtel … C'est un peu malicieux...

Mais cette histoire avec Salvador Dali est vraie, presque en totalité. Nous étions bien allés, en famille, en voiture espionner la maison de Dali. Ma mère était très contrariée, indignée quand elle a lu cet épisode dans Etrange façon de vivre. Elle me disait : " Mais ce n'est pas vrai ! " Or cela l'était. Même s'il ne m'a pas offert le presse-papier en forme de rhinocéros que j'évoque dans le livre. (rires)

Si un démiurge vous proposait de vous travestir pour échapper au lourd fardeau de la réalité ? Qui choisiriez-vous entre : Dracula, L'homme sans qualité de Musil ou Cyrano ?

Dracula sans hésiter ! Dracula, c'est le personnage qui m'a fait le plus peur. Quand j'avais huit ans, j'ai vu ce premier film sur Dracula avec Christopher Lee. Il m'avait beaucoup impressionné. Je me rappelle que je suis allé aux toilettes du cinéma, au milieu du film et j'ai eu une peur terrible d'être poursuivi par Dracula. L'image de Christopher Lee est une image gravée à jamais dans ma mémoire.

Douze ans plus tard, quand j'avais vingt ans ans, un ami journaliste de cinéma m'a proposé de rencontrer Christopher Lee. Je ne me rappelais pas de la peur que j'avais eue à huit ans. Et Christopher Lee était là, de dos dans la rue. Quand il s'est retourné et que j'ai vu son visage, toute la peur de mes huit ans est remontée à la surface. C'est pourtant un homme très gentil, très gentleman. Mais on ne peut rien y faire. La vie est faite de peurs aussi.

La dernière, nous l'emprunterons volontiers au Mal de Montano, lorsqu'il est fait référence aux interviews croisées du narrateur avec son ami romancier Justo Navarro. Ces interviews commencent par la question suivante : " Accepteriez-vous d'être moi ? " A défaut de commencer ainsi, la nôtre se finira par cette question : " Accepteriez-vous d'être moi ? " Et si oui, quelle question vous seriez-vous posé ?

" Pourquoi es-tu si calme ? "

Et pourquoi alors ?

Pas de réponse. Dans le jeu, il n'y a que des questions pas de réponses.

Propos recueillis par Karina Si Ahmed et Fabien Spillmann. Traduction de Karina Si Ahmed.

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Le mal de Montano
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 Cinq dates
1948 : Naissance
1968 : Séjour à Paris chez Marguerite Duras

1977 : Premier roman, La asesina ilustrada - La lecture assassine

2002 : Prix Romulo Gallegos, l'un des plus importants de la littérature hispanique, pour Le voyage vertical
2002 : Prix Herralde pour Le mal de Montano
   
 
 Bibliographie
  Sauf indication contraire, tous les livres d'Enrique Vila-Matas ont été publiés en français chez Christian Bourgois.
París no se acaba nunca, Anagrama, à paraître en Espagne en octobre 2003
Le mal de Montano, 2003
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Bartleby et compagnie, 10/18, 2003
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Etrange façon de vivre, 10/18, 2003
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La lecture assassine, Passage du Nord-Ouest Editions, 2003
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Le voyage vertical, 2002
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Le Voyageur le plus lent, Le Passeur, 2001
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Loin de Veracruz, 2000
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Enfants sans enfants, 1999
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Imposture, 1996
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Suicides exemplaires, 1995
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Une maison pour toujours, 1993
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Abrégé de l'histoire de la littérature portative, 1990
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