© Laurencine Lot / Comédie-Française
Eric Vigner à la lumière de Duras
Intro en gras. Lecture assasine » que j’ai écrit lors de mon séjour à Paris. Je raconte dans quel état d’esprit je suis arrivé à Paris : pour imiter Hemingway, loger dans une chambre de bonne de Marguerite Duras et écrire mon premier roman. En fait, c’est une révision très ironique de ma jeunesse et de la manière dont j’ai essayé d’écrire ce premier roman.


Que représente pour vous Savannah Bay dans l'œuvre de Duras ?

Savannah Bay est une œuvre essentielle. Mais chaque morceau de texte de l'œuvre de Duras l'est tout autant. Je ne peux pas dissocier la partie du tout. Ce que j'aime dans Savannah Bay, c'est le fait que ce soit écrit pour le théâtre, pour Madeleine Renaud. Ce spectacle on ne le comprend pas vraiment. C'est fascinant ! Il y a une expérience qui est liée à l'expérience même du théâtre. Et puis c'est magnifique de faire cette promesse - promesse secrète : " Un jour tu rentreras au répertoire de la Comédie-Française… ". Et de la réaliser en dépit des résistances encore bien vivantes. Tout le comité n'a pas voté oui pour l'inscription de Savannah Bay contrairement à ce que la presse a pu affirmer.

Après Savannah Bay, vous avez monté à Lorient " … Où boivent les vaches ", une pièce de Roland Dubillard. Elle sera à l'affiche du Théâtre du Rond-Point en avril prochain. Comme Duras, Dubillard est un auteur présent dans votre travail depuis le départ. Faut-il y voir un lien entre eux ?

Oui, pour moi c'est complètement lié. Je travaille à partir de ce que je ne comprends pas ou ne connais pas mais qui me provoque. Il y a des écritures qui me mettent en marche. Et d'autres non. A mes yeux, Dubillard, c'est une écriture aussi fondamentale que celle de Duras. Une écriture liée à un fonctionnement du monde qui commence à devenir normal par exemple avec Internet, c'est-à-dire un fonctionnement de liens en liens. Dubillard, cela fonctionne sur le moment, sur l'instant, sur la conscience exacte du moment juste de l'existence. Duras et Dubillard sont deux auteurs qui se côtoient dans ma bibliothèque. Ils en occupent une grande part. Ce sont des gens qui me font vivre. Ce sont des gens avec qui je suis en liaison d'une façon immédiate et sensible.

Donc le fait de revenir à Dubillard après Duras n'a rien d'une coïncidence ?

Non, pas du tout. Je suis quelqu'un qui essaie de constituer une œuvre. Je me considère comme un artiste pas comme un metteur en scène de théâtre. Ma formation est une formation d'arts plastiques. Je reviens à un moment donné aux sources. La source, c'était Dubillard avec La Maison d'os, ma première mise en scène en 1991, un acte artistique et théâtral à l'origine de la fondation de notre compagnie " Suzanne M ". A l'époque, je me posais la question suivante : " Est-ce que le théâtre est nécessaire ? " Je le pensais d'une certaine façon. Dubillard m'a aidé à répondre à cette question. Aujourd'hui encore une pièce comme " … Où boivent les vaches " m'aide à y répondre. C'est une pièce extraordinaire, pas évidente. Mais je la comprends fondamentalement. Elle soulève des interrogations essentielles sur l'artiste, l'acte d'écrire.

Duras, un volcan

Une préoccupation très présente chez Duras aussi et au cœur de son écriture. Duras comme Dubillard sont des obsessionnels. Ils vont remettre en mouvement perpétuellement leurs savoirs, leur écriture, leur œuvre, leur vie même. Ils ne vous laissent pas tranquille et ne se laissent pas tranquille eux-mêmes. C'est très fatiguant pour eux-mêmes et pour les autres. Mais en même temps, c'est très exaltant. Quand j'ai connu Marguerite, elle n'avait pas loin de quatre-vingt ans. Je trouvais que c'était un volcan. Cela fait beaucoup de bien quand on est jeune et que l'on doute. En face de soi, vous avez quelqu'un comme Marguerite qui a tout vécu, qui a connu des gens formidables, a travaillé avec eux, les a aimés. C'était une chance…

Propos recueillis par Fabien Spillmann

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 A lire sur ZeStory
  Au sommaire du dossier " Duras et le théâtre " :
Sabine Quiriconi - Duras, le théâtre c'est toi
Entretien
Laurent Caillon - Au square avec Duras
Entretien
Marianne Basler et Jean-Philippe Puymartin - Avec la douleur de Duras
Entretien
   
 Cinq dates
1982 : Publication de Savannah Bay
1983 : Création de Savannah Bay au Théâtre du Rond-Point par Marguerite Duras avec Madeleine Renaud et Bulle Ogier
1991 : Rencontre entre Marguerite Duras et Eric Vigner autour de l'adaptation de La Pluie d'été
1995 : Création de Savannah Bay dans sa première version à Chaillot avec Gisèle Casadesus et Martine Pascal
2002 : Entrée au répertoire de la Comédie-Française de Savannah Bay, mise en scène de Eric Vigner, avec Catherine Samie et Catherine Hiegel
   
 
 Bibliographie
La Pluie d'été [1991], Gallimard, 1994
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La Douleur [1985], Gallimard, 2003
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Théâtre. Tome III : La Bête dans la jungle - Les Papiers d'Aspern - La Danse de mort, Gallimard, 1984
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Savannah Bay [1983], Minuit, 2002
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 Et aussi...
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